ROUES LIBRES E09 : VIETNAM (1ère partie)



AU BON SOUVENIR DE SHIGELLA

Par Fabrice Tulane

ROUES LIBRES E09 : VIETNAM (1ère partie)

Sur la route Mandarine qui mène à Hanoi, la conduite suicidaire des Vietnamiens me sidère. Les cyclomoteurs doublent à l’aveuglette. Les bus rouillés sont devenus fous, happant au passage quelques vies humaines. Ont-ils seulement des freins? La seule loi est celle du klaxon. Mais si je me sens mal, c’est pour une autre raison.

La fièvre que j’essayais jusque-là d’ignorer monte le long de mes jambes. Je tremble plus que le monocylindre. Encore un effort, la capitale n’est plus très loin. À manger sur le bord des routes, je me suis fait une amie: Shigella, une saloperie que deux jours de perfusions parviennent à achever. Alimenté par des tuyaux, je ne fais pas la fine bouche, plutôt heureux d’avoir réalisé mon rêve en posant mes roues au Vietnam. Ce n’était pas gagné.

Aux dernières nouvelles, il était interdit de rentrer un véhicule dans le pays, officiellement ouvert depuis 1991. Comme cent pour cent des gagnants du Loto, j’ai tenté ma chance. Visa 0227447. Les bons numéros. Quand la barrière s’est levée devant ma Ténéré, j’ai engagé la première sans me retourner jusqu’à Vinh. C’était la semaine passée. Aujourd’hui, je récupère doucement dans ma chambre aseptisée avant de sortir enfin, un sac de comprimés à la main. Ma belle attend sagement à l’ombre des frangipaniers.

ROUES LIBRES E09 : VIETNAM (1ère partie)

Haiphong, Bai Chay et Hong Gai : je me retrouve sur les lieux de tournage du film Indochine. La baie d’Halong est magique. Je vogue sur l’eau émeraude, parmi les pains de sucre taillés par la queue d’un dragon comme le veut la légende. Je suis loin des émeutes que déclenchait la moto à chaque arrêt, les demandes en mariage de vieilles édentées ou l’hystérie vécue le jour où je plantai la tente dans un village hmong. L’ethnie habite un paradis perdu au creux d’une vallée accessible par un long sentier. Les animaux vivent paisiblement en attendant que sonne le glas. Nuit blanche, entouré de gosses à la curiosité insatiable. Au petit matin, je déposai l’un d’eux à Sa Pa, la ville la plus proche. Dans la fraîcheur de la station climatique créée par les Français en 1922, je rattrape le sommeil. Les Vietnamiens, eux, dorment peu. Leur dynamisme saute aux yeux. Des millions de chapeaux coniques s’affairent dans les rizières, la moindre parcelle est exploitée.

 

Les véhicules roulent surchargés : vaisselle, récolte ou animaux. Cinq chiens entassés dans une cage minuscule partent à la casserole. Avant, ils seront frappés ou brûlés vifs. La souffrance attendrit la viande, paraît-il. Cinquante poulets accrochés par les pattes sur une moto russe vomissent sur le pilote. Tradition et pauvreté s’allient pour dénier toute compassion à l’égard des animaux. Plus loin, je suis témoin d’un accident. Le cochon ficelé à la mobylette a amorti le choc. Il ose bouger encore et se fait frapper, bien qu’il ait déjà repeint la route aux couleurs du drapeau. Car le rouge s’affiche depuis des lustres dans le Nord. Les messages paternalistes du communisme laissent songeur: touche pas aux mai-dam, prostituées ensorceleuses, ni aux jeux, ni à l’opium, ou la mort t’emportera. Faire le tour du monde à moto, n’y pense même pas. Tu reviendrais l’esprit subversif et serais un danger pour la nation. J’irais bien au sud découvrir «Saigon la pute», comme l’appelaient les Vietcongs.

A suivre ...
Vous avez manqué un épisode ? Retrouvez les tous ici !