ROUES LIBRES E07 : THAïLANDE



SI PRÈS DE LA RÉINCARNATION

Par Fabrice Tulane

ROUES LIBRES E07 : THAïLANDE

Heureusement, ce n’était pas mon heure. Pourtant, la faucheuse vient de passer si près que je ne sens plus mes jambes. La moto surchargée s’est affaissée, un camion dans le rétroviseur. La roue bloquée a laissé une traînée sur le goudron, témoin d’une lutte au guidon. Biellette de suspension coupée net. Pas besoin d’inspecter la machine pour deviner: avant de passer la frontière, j’avais fait une soudure de fortune. À l’origine de la casse, une goupille mal remontée. «Quel blaireau!»

 

La Thaïlande entière m’entend hurler sous le casque. Un camion s’arrête. Je parviens à Bangkok la moto dans la benne et le moral dans les bottes. Mon père obtient un geste de Yamaha Motor France. La pièce de rechange arrive dans sa boîte, au 44 de la rue Saphan Khoo où je suis logé. Cela me met du baume au coeur, puis un peu de graisse sur les mains avant de m’engager dans la circulation démentielle de la «Cité des Anges». Chacun, bouddhiste dans l’âme, semble pressé de se réincarner. Tandis que le pays se prépare pour la nouvelle année, je pars chasser l’air pur des montagnes. Après le pont de la rivière Kwaï, la Ténéré sifflera trois fois à l’ouest de Chiang Maï. Sur les plus belles pistes de Thaïlande, je m’évade enfin. Le tourisme de masse a épargné ces contrées excentrées. Désintéressés, les Thaïlandais y sourient naturellement, fidèles à la légende du Siam.

Je fais de belles rencontres arrosées à l’alcool de riz. Il fait 4 0 °C au soleil et 5 0° dans le gobelet. Je trinque à la vie. D’autres préfèrent acheter des relations faussées. Car la Thaïlande pue le commerce des femmes. Pour quelques centaines de bahts, elles s’assoient sur les genoux de salauds venus du monde entier. Français trop souvent. Qui dira l’histoire de ces jeunes filles achetées à leur famille pauvre? Inutile de philosopher sur la nature humaine quand le gouvernement spécule sur les dividendes engendrés par le massage made in Patpong. Mine de rien, mon visa expire aujourd’hui et la frontière du Laos, à 600 kilomètres, ferme à 18 heures. Je prends la route à 5 heures du matin, la boussole calée sur l’est et la moto sur la voie de gauche. La Thaïlande s’éveille et le soleil apparaît devant la bulle. Spectacle sur grand écran. J’arrive au pont de l’Amitié qui relie les deux pays. Coup de théâtre, il est interdit aux deux-roues depuis sa construction, en 1994. Un type mielleux propose de passer la moto sur son pick-up. Une option tolérée et lucrative: les 15 dollars réclamés finiront dans la poche des douaniers. Je négocie. Allez, donne la papatte. Dix dollars te suffiront, clébard! Le sourire est moins légendaire.

A suivre ...
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