ROUES LIBRES E06 : SINGAPOUR & MALAISIE



CHASSEUR DE PISTES

Par Fabrice Tulane

ROUES LIBRES E06 : SINGAPOUR & MALAISIE

Amaigrie de quinze kilos, chaussée en crampons, elle me fait de l’oeil sous le film de Cellophane. Dans sa robe noire, elle ferait oublier son embonpoint et les valises qui l’accompagnent. Miss Yamaha débarque enfin à Singapour dans une caisse en bois.

Je revis. J’ai patienté six jours dans les senteurs d’épices de Little India, l’un des rares quartiers épargnés par l’obsession du gouvernement à rénover et à aseptiser ce pays minuscule. «Singapour, le pays des amendes », ironisent quelques tee-shirts vendus sous le manteau. Tout ou presque y est interdit, jusqu’à mâcher du chewing-gum, produit devenu illicite. Il aurait servi aux étudiants en révolte à bloquer les serrures des institutions lucratives du pays.

Le premier port mondial ne peut se permettre de ralentir. Difficile d’écrire sa vie sous de pareils auspices. Il est temps pour moi de changer d’air. La traversée de la frontière se fera seulement avec le réservoir plein. Le gouvernement a trouvé ainsi une parade au trafic d’essence bon marché du pays voisin. Bye bye, Singapour.

Sous le casque, je souris à l’entrée en Malaisie. À Malacca, je me lie d’amitié avec Paul, homme débonnaire d’origine indienne. Nous partons à la rencontre des Orang Asli, minorité ethnique isolée dans les hauteurs malaises. L’ascension du mont Ophir est épique. La rumeur circule qu’une piste oubliée traverserait la jungle centrale du pays. Sur ma carte, il n’y a rien. Juste un village, Kuala Betis, qu’il faut rejoindre. Je trace des pointillés. «La moto ne passera pas.» Quelques locaux sceptiques achèvent de m’exciter. Je prends la route vers les Cameron Highlands. La nationale 59 serpente à travers les plantations de thé jusqu’à Blue Valley. Le goudron disparaît alors avec la civilisation. Une piste étroite hésite à travers la végétation exubérante où sont disséminés quelques villages aborigènes. Un serpent vert fluo se faufile devant mes roues, les singes manifestent leur désarroi à grands cris. Malgré la pluie fine, la chaleur se fait écrasante quand il faut extirper la moto du bourbier. Coincée sur un rondin, elle ne bouge plus. P… de béquille centrale!

Rencontre inespérée: un Malais débarque en glisse sur une moto bariolée et vient prêter main-forte. Plus loin, la piste atteint les cimes et j’aperçois l’immensité verdoyante sous la brume naissante. Où vais-je dormir? À la croisée des chemins, je rencontre Frédéric, qui pédale depuis la France. Les pluies torrentielles nous obligent à rester deux jours dans la case en bois sur pilotis d’un vieil aborigène. L’échange de nos expériences nous alimente plus richement que le bambou bouilli dans notre gamelle.

A suivre ...

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