ROUES LIBRES E05 : Japon



ASAHI, OURAGAN, SUSHI

Par Fabrice Tulane

ROUES LIBRES E05 : Japon

Suspendue dans le vide par des câbles, la Ténéré trouve une place dans la cale sèche. Le paquebot Antonina Nejdanova quitte Vladivostok.

Le coeur serré, je regarde s’éloigner mes amis russes. Je reviendrai, croix de bois, croix de fer. La croisière s’amuse deux nuits sur la mer du Japon pendant que je vomis sur le pont. Une chape de plomb s’abat sur le hublot de ma cabine. Entre-deux mondes sans horizon. Au troisième jour, la lumière fut et la côte japonaise se dessine au loin. Nous accostons au port de Fushiki. Enfin le plancher des vaches! Pas un ruminant n’a survécu pourtant au goudron et au béton envahissants. Ma Yamaha a le bourdon sur sa terre natale. Viens ma belle, on va s’évader sur la côte.

De gros chiffres jaunes, peints à même le sol, me rappellent à l’ordre: «30». Je rêve, 30 km/h hors agglomération! Les routes sont minuscules. Ai-je bien débarqué au pays où naissent les Suzuki 1300 Hayabusa et autres missiles roulants? Yamaha m’invite à visiter son musée. A fond de cinq, je me rends à Hamamatsu chez les bleus. Les modèles prestigieux de la marque aux diapasons siègent sous les lumières tamisées. Je suis comme un gosse.

ROUES LIBRES E05 : Japon

Le paysage est magnifique dans la péninsule d’Ishikawa, mais un typhon sévit dans la région. J’ai du sushi à me faire! Les vents sont violents, les pluies incessantes. Ma tente est arrosée toute la nuit. Au petit matin, je mets le cap sur l’inévitable capitale. La circulation est dense, la ville illuminée. La nuit, Yasukuni dori, artère principale du quartier de Shinjuku, brille de ses néons et écrans géants. J’ai une belle vue de Tokyo du haut de mon immeuble. Car je dors sur les toits, le sac de couchage souvent trempé. Gâté par l’hospitalité russe, je retrouve un peu d’humilité sous le soleil levant. Découvrir la ville la plus chère du monde avec un budget limité a forcément des aléas.

La moto chargée reste dans la rue. Aucun souci, ce pays est le plus sûr au monde. Les biens d’autrui sont respectés, son intimité plus encore. Le salut se fait à distance, sans même s’effleurer. Les Japonais semblent sacrifier le contact humain sur l’autel du travail et de la technologie. Serviable, l’autochtone honore toujours sa parole, mais reste peu démonstratif.

Heureusement, la nouvelle génération va tout casser! Dans la fièvre du samedi soir, la bière Asahi (soleil levant) libère les esprits et les Japonaises débridées sortent à Roppongi. Je rencontre Takashi à Shizuoka au guidon d’une Yamaha 400 SR. Il maîtrise la langue de Molière après une année passée en France. Nous sillonnons l’île de Honshu, majestueusement dominée par le mont Fuji. Aidé de mon nouvel ami, j’apprends à déchiffrer les codes sociaux. Comme ce pays est séduisant et déroutant! J’écoute attentivement jusqu’au troisième verre de saké. Trou noir. Au réveil, j’entends le chant des sirènes. Deux mois ont passé, et je rêve déjà à l’Asie éternelle.