ROUES LIBRES E04 : Russie (suite)



TONDEUSES EN SURREGIME

Par Fabrice Tulane

ROUES LIBRES E04 : Russie (suite)

La pluie me fouette le visage sur ce wagon à bestiaux. Je surveille les inondations à la recherche d’une piste, même boueuse. Le soleil se met à briller, comme pour annoncer un miracle. Serais-je le type le plus chanceux du monde?

À la station suivante, trois 125 Minsk sont hissées à la force du poignet près de la Yamaha. Valeri, Sergueï, Volodia et William, son fils de 13 ans, arrivent de Biélorussie. Ils viennent de récupérer une des motos dans un torrent. Le groupe se lie d’une amitié sincère. Au loin apparaît un semblant de piste. Tout le monde descend. Il va y avoir du sport! Après quelques kilomètres, l’un de nous a disparu. Toujours à la traîne, Valeri a dû se mettre au tas. Les pièges sont nombreux dans la taïga russe, et le bonhomme maladroit. Enfin il arrive, profil bas sur sa brêle déglinguée. Face au courant, deux gaillards s’emploient à retenir la moto et son pilote dans les ruisseaux en crue. Aidée par son poids, Miss Yamaha s’en sort plutôt bien. Sur les frêles Minsk en revanche, il s’agit de ne pas chômer! Les moteurs basiques découvrent la technologie du refroidissement liquide.

Puis vient la boue. Infâme. Mon moteur prend des tours et la roue ne tourne plus. «Ton embrayage sent pas bon!» La moto est descendue jusqu’au sabot dans cette terre qui refuse d’absorber plus d’eau. Cinq jours déjà que la taïga entend gueuler mes soupapes et trois tondeuses en surrégime. Cinquante kilomètres hier, peut-être 40 aujourd’hui. Plus rien à manger et pas âme qui vive. Je grignote ma dernière soupe, aussi déshydratée que moi. Pas le temps, ni le courage de filtrer l’eau et de la faire chauffer. J’ai faim. Les milliers de moustiques aussi. Je reste quelques minutes seul près du feu. Le Transsibérien scintille au loin de ses mille lumières. Les loups se taisent.

Le lendemain, faibles, nous apercevons, tel un mirage, une gare solitaire sur la voie ferrée. Deux employés y perdent leur vie en essayant de la gagner. Rien dans le frigo, y’a pas de frigo. L’estomac crie famine. Mais nous sommes sauvés: dans une heure le train s’arrêtera avec des provisions. Les stations se succèdent maintenant et la piste s’améliore. À Skovorodino, l’aventure se termine. Un ferry nous mène à Khabarovsk, en lisière de la frontière chinoise. La traversée a quelque chose de romantique: le fleuve s’appelle Amour. L’heure est venue de me séparer de mes amis. Je ne les oublierai jamais.

Nuit noire. J’arrive seul aux antipodes, moto détruite. Dans un élan de solidarité, le cadre a suivi le porte-bagages et s’est coupé dans sa partie arrière. Après la Sibérie, Vladivostok semble être une mégapole où le Japon voisin écoule ses véhicules usagés. Je m’y sens chez moi, sous la coupe de l’unique club motard de l’Extrême-Orient russe, les Iron Tigers of Vladivostok. Baigné de chaleur humaine, je n’ai pas vu l’hiver approcher ni les pluies sur la mer du Japon. Ma tristesse à l’idée de quitter la Russie vaut mieux qu’une vie sans connaître ce pays fascinant.