ROUES LIBRES E03 : Russie



TIREZ PAS LES GARS, JE M’EXÉCUTE!

Par Fabrice Tulane

ROUES LIBRES E03 : Russie

Boris a le pied lourd et la descente facile. Rien n’arrête sa vieille Lada lancée sur les pistes défoncées. On visite la région soi-disant, à sept dans une voiture en travers.

Trois heures du matin, il fait jour. Les chiens fuient devant nos roues. «Prends le volant si tu veux revoir la France», semble m’aboyer l’un d’eux. Mais je suis bloqué sur la banquette arrière, entre un couple qui s’ébat et la soeur de Boris qui commence à me caresser. Assis à côté d’elle, son mari sombre dans un coma éthylique. J’ai le palpitant en zone rouge. C’en est trop. Je pense au clébard et remplace le chauffard. Sans regrets: la soeur de Boris a le gabarit déménageur. La direction lâche dans les derniers mètres, rotule déboîtée. J’ai atterri dans un pays de fous!

Dorénavant, la règle est simple: ne jamais s’éloigner du Transsibérien car personne ne viendra me chercher.

Mais je commence à adorer cette Russie humaine et déjantée. Je vis chez Boris et sa mère depuis quelques semaines, le matelas posé à même le sol décrépit. Demain pourtant est un autre jour, celui du départ. Systématiquement, les policiers m’arrêtent, impressionnés par la moto. Inutile de sortir les papiers. Wheeling expressément demandée par une rangée de kalachnikovs. «Tirez pas les gars, je m’exécute!»

 

À Souzdal, ma route croise celle de Christophe, Français en grande vadrouille au guidon d’une petite cylindrée. Plus tard se joint à nous un autre motard conquérant du monde: Charlemagne – ça ne s’invente pas. Derrière l’Oural, la Sibérie apparaît, humainement fantastique. La M51 prétend relier Omsk à Novossibirsk. Parsemée de trous, de cailloux et de poussière, elle n’épargne ni les pilotes, ni les machines. Un poste à souder sauve mon porte-bagages jusqu’à Irkoutsk où, surchargé, il cède à nouveau. Par une piste ensablée, je découvre un paradis terrestre: l’île d’Olkhon sur le lac Baïkal. Je reprends la route seul. L’alphabet cyrillique se dévoile, et mon russe s’améliore. Le soleil se couche à Cernivesk, dernier village desservi par le réseau routier. Nikolaï et sa femme m’hébergent dans l’humilité de leur maison délabrée. Au petit matin, je suis l’homme dans le nuage de fumée de son bicylindre soviétique. Sans lui, jamais je n’aurais trouvé ce sentier perdu dans l’immensité de verdure. La poignée de main est chaleureuse.

Dorénavant, la règle est simple: ne jamais s’éloigner du Transsibérien car personne ne viendra me chercher. Mais 60 kilomètres plus loin, j’ai le cul sur des planches. Cinq cheminots, pourtant en grève, m’ont aidé à soulever les 270 kilos de ma Ténéré surchargée et à les déposer sur une plate-forme du célèbre train. «Plus loin, tes rétroviseurs dépasseront à peine de l’eau», assurent-ils.

A suivre ...

Vous avez manqué un épisode ? Retrouvez les tous ici !

Commentaires

J'ai cherché à acheter ce livre mais il est introuvable. Si quelqu'un sait ou se le procurer, je suis preneur.
Merci