ROUES LIBRES E02 : Pays de l'Est



UN BLEU AU DANUBE

Par Fabrice Tulane

ROUES LIBRES E02 : Pays de l'Est

Pas évident de trouver le sommeil, coincé entre la porte et la cuvette… Trempé jusqu’aux os sur le carrelage froid, j’avais espéré mieux de ma première nuit à l’étranger que les toilettes publiques d’une autoroute autrichienne.

Avec une carte d’Europe, je pensais survivre en Autriche. Erreur. J’étais perdu non loin d’Innsbruck. J’avais roulé depuis l’aube sous la pluie, aligné les kilomètres au guidon de ma Ténéré jusqu’à l’épuisement avant de me soucier du logement. Seconde erreur. L’école de la vie malmène les novices. J’ai vu de la lumière, il n’y avait personne.

La motivation débordait du casque, mais j’avais trop rêvassé sur le globe pour me rappeler l’essentiel: il était aussi peuplé d’humains

Cette nuit-là, j’ai gambergé, le nez dans la pisse. La motivation débordait du casque, mais j’avais trop rêvassé sur le globe pour me rappeler l’essentiel: il était aussi peuplé d’humains. Ils me sortiraient de l’isolement. C’était donc ça le vrai voyage, la marche vers les hommes. Au petit matin, je repris la route, bien décidé à être davantage qu’un chasseur de piste. À 4000 tr/min, le monocylindre ronfle dans les vallées du Tyrol.

Dans les pays de l’Est, je partage la route avec les chars à boeufs, transport collectif du pauvre. Les vaches, les cochons noirs et les chiens efflanqués traversent à l’aveuglette. Après quelques frayeurs, je prends conscience que je roule dans un autre monde. Si proche de la France. Sous le soleil, j’arrive enfin en Roumanie. Par deux fois déjà j’ai traversé ce pays avec ma famille, en 1979 et en 1981. Mais les temps ont changé depuis la révolution de 1989, quand le peuple signa la démission de Ceausescu d’une rafale de kalachnikov. Fini le rationnement, les files d’attente pour le pain ou l’essence. Les Roumains veulent vivre à tout prix, fût-ce dans le néolibéralisme sauvage né de la chute du communisme. Ils sont restés adorables, c’est l’essentiel. Sauf les deux lascars à qui je demande mon chemin à Bucarest. L’un se prétend policier, l’autre m’agrippe. Aujourd’hui encore je revois sa tête, la gueule ouverte : «La moto, elle démarre toute seule!» Le démarreur électrique me sauve la mise. Profitant de sa surprise, je le traîne sur deux mètres avant qu’il ne lâche prise. Sueurs froides.

Je me console sur les rives du Danube, où les scènes de vie semblent éternelles. L’odeur de la soupe de poisson s’échappe des grosses marmites. Entre deux louches, nous alimentons la conversation, aidés par les mains et quelques verres de tsuica. Où vas-tu maintenant, voyageur solitaire? Les pays baltes puis la Russie, jusqu’à Vladivostok si possible. Mais on me prédit banditisme, mafia et pierre tombale avant Moscou. Je laisse un message d’adieu sur le répondeur de mes proches. Et je me rends aux Soviets.

A suivre ...