ROUES LIBRES E01 : La grande évasion

La grande évasion

Par Fabrice Tulane

ROUES LIBRES E01 : La grande évasion

J’avais tout pour être heureux. Je gagnais ma vie, entouré d’une famille soudée et de vrais amis. Depuis l’âge de 9 ans, je vivais ma passion pour le motocross et glanais quelques trophées dans les compétitions locales. J’étais agressif, le guidon entre les dents, paraît-il. Des grands champions pourtant je n’avais rien, sinon l’autographe. Au moins, j’étais jeune et en pleine santé.

Mais je ne trouvais plus le sommeil et je savais pourquoi. J’avais dans le sang deux virus que je devais à mes parents: le voyage et la moto. J’essayais d’ignorer le premier depuis trop longtemps mais, à l’évidence, il est incurable. Vingt-sept ans d’incubation, ça ne pardonne pas. Je n’avais d’autre choix que de partir, sur deux roues évidemment, vérifier que la Terre était bien ronde. Mon expérience se résumait aux virées en famille dans les pays de l’Est, assis sur le siège passager d’un fourgon. Cette estafette sommairement aménagée incarnait à mes yeux d’enfant la liberté absolue. Je voulais écrire la suite, fatigué de rêver ma vie, assis au chaud à la maison à lire des récits d’aventure.

ROUES LIBRES E01 : La grande évasion

Et puis il y eut cet hymne à la vie dévoré en une nuit : sur une chaise roulante, Patrick Segal marchait dans sa tête à travers le monde (L’Homme qui marchait dans sa tête. Flammarion, 1977). Son message était clair : les vrais handicapés, ce sont ceux qui ont peur de tout. Une lecture arrivée à point à l’heure du doute, comme des lignes écrites pour soi. Partir ou rester, le choix était fait. Réaliser le tour du monde à moto, c’est forcément chercher un peu les imprévus, voire les ennuis. J’allais signer pour le meilleur et pour le pire avec Miss Yamaha, une 660 XZ rencontrée dans un magazine. Le pire, parlons-en. Je rêvais les yeux grands ouverts, quand ceux de ma mère s’embuaient: «Et si ça tournait mal?» Elle m’a rappelé trop tôt la peur incontournable, car moi aussi j’avais la trouille. «Tu mettras mes cendres dans tes géraniums.» Elle en prenait tellement soin ! Mon testament était écrit. Rien de plus à offrir. J’ai vendu mes biens et rangé ma vie dans cinq cartons. J’ai dû faire des promesses, mais elles s’accommodaient mal de l’incertitude. Je partais pour deux, cinq, sept, voire dix ans. Éventuellement, je serais de retour quelques mois plus tard, éparpillé dans une jardinière à sucer les géraniums par la racine.

L’aventurier découvre le vrai voyage quand il se perd dans le temps et dans l’espace, et j’étais bien décidé à y parvenir. Le jour du départ était arrivé avec les pluies, mais l’écran jaune sur mes lunettes de moto trompait la grisaille. La famille et les amis me croyaient parti depuis trois jours et ma mère avait voulu s’épargner les adieux. Seul mon père était là. Je n’avais plus qu’une moto et le monde à découvrir. D’une caresse sur le démarreur, les soupapes se mirent à chanter. Alors que j’hésitais à enclencher la première, une phrase d’André Gide me revint à l’esprit : «Ose devenir qui tu es».

A suivre ...